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Nicolas Philibert chez les dingos

DVD Tendre, attentif, l'anti-perturbant Philibert sort son intégrale. Tout n'y est pas passionnant, mais l'ensemble montre l'élaboration d'un regard. Jusqu'au célèbre Etre et avoir, dont le succès a éclipsé une merveille: La Moindre des choses.

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Le Pays des sourds, premier bon documentaire en solo de Philibert. ©Films d'ici

Quelqu'un, quelque chose, prend le temps de traverser le cadre. Ce peut être la tortue de l'école, dans Etre et avoir, un pensionnaire de la clinique (anti-)psychiatrique dans La Moindre des choses. Notre regard s'accorde à leurs pas, lents, hésitants. Les films de Nicolas Philibert s'inscrivent dans la durée, l'empathie. La caméra s'installe aussi doucement qu'elle aime à filmer les installations: un tableau du Louvre transporté avec précaution, le déménagement d'un éléphant (mammouth?) au Museum national d'histoire naturelle.

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Huit ans après le triomphe d'Etre et avoir et quatre après l'échec du Retour en Normandie, les éditions Montparnasse sortent un coffret «intégral» de Philibert. Intégral avec des guillemets puisque, si rien ne nous est épargné, pas même des formats courts et guère passionnants, certains passent aux oubliettes, comme Patrons/Télévisions.

L'idée est bonne, néanmoins. On redécouvre quelques très bons documentaires, on voit se construire le parcours audiovisuel de Nicolas Philibert. Avec, d'un côté, l'évolution de son travail, la construction d'un style propre. Et de l'autre, les contraintes techniques, commerciales qui se laissent deviner.


Première grande surprise, La Voix de son maître, coréalisé avec Gérard Mordillat. Ce long-métrage en noir et blanc alterne monologues patronaux et travelings d'usine. Voilà qui fleure bon les années soixante-dix, non sans humour. Pour preuve, la scène d'ouverture. Une demi douzaine de grands patrons discutent du titre à donner au documentaire. Décidément, « la voix de son maître » ne leur convient pas, que diable les ouvriers ne sont pas des chiens, et eux se voient autrement. Plus grands, modernes, dynamiques. En gagneurs, en conquérants du possible... Très réfléchi et formel, La Voix de son maître a, avec le recul, une double fonction de témoin. Sur le cinéma engagé. Sur ces chefs d'entreprise, à la jonction entre société familiale et grands groupes multinationaux. Avec ce décalage qui vaut pour toutes les époques : parler du travail à la chaîne, dans un riche bureau, un intérieur luxueux.



Survêt' fluo, escalade et télévision, les années 80 passent, et l'on ne s'y attarde pas. Docs de commande et grandes institutions, voilà les années 90. La Ville Louvre. Un animal, des animaux. Les sujets ne sont pas choisis, le cadre est imposé, Louvre ou Museum national d'histoire naturelle, mais la caméra se pose. Les plans gagnent en longueur, les cadres en beauté. Un exercice de style, non dénué d'intérêt, une maturité en marche, qui annoncent La Moindre des choses, Etre et avoir.

La plongée dans un pays méconnu

A l'entre-deux, sans en avoir encore la rigueur formelle, Le Pays des sourds est certainement le premier grand documentaire de Philibert solo. Le montage reste classique: des scènes d'école, de théâtre, de vie, entrecoupent des interviews, pour construire une vision panoramique de cet univers silencieux. Mais la plongée dans un pays méconnu, celui des sourds pas toujours muets, la curiosité du cinéaste, son enthousiasme pour des personnages extraordinaires (comme ce prof comédien) et sa bienveillance en font un film formidable. Qui laisse présager le meilleur.

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Un animal, des animaux; La Moindre des choses; Être et avoir. © N.Philibert / Les Films d'ici / Christian Guy

Et le meilleur arrive. La Moindre des choses, Etre et avoir (sur lequel nous ne reviendrons pas). La Moindre des choses est un petit bijou. Chaque été, la clinique La Borde monte sa pièce de théâtre. Pour l'occasion, des professionnels viennent partager le quotidien des pensionnaires. Les pensionnaires? Des «fous», des «soignants». Dans d'autres structures, chacun serait enfermé dans son rôle. Les premiers surtout. Abrutis de médicaments, laissés à eux-même, isolés dans leur camisole chimique. A la Borde, rare survivant de l'antipsychiatrie [en bonus, l'interview de Jean Oury, fondateur de La Borde], chacun participe à la vie collective. Qui gère le standard téléphonique, la préparation du repas, qui s'entraide, se révèle comédien, se replie. Philibert en est, suit repas et répétitions, s'attache aux démarches et aux gestes, loge tout le monde à la même enseigne. La Moindre des choses fait corps avec ce théâtre estival, de labeur et de fantaisie, effleure les folies et capture les attentions mutuelles.

Quatre documentaires ressortent donc de l'itinéraire de Philibert. Quatre documentaires qui peuvent être achetés indépendament les uns des autres. L'intégrale n'est pas une fatalité.

Marion Dumand

Nicolas Philibert, L'intégrale (Jusqu'ici...), 9 DVD, Editions Montparnasse , 75 €. Chez le même éditeur, La Ville Louvre, Le Pays des sourds, Un animal, des animaux et La Moindre des choses sont disponibles à l'unité, 15€. Etre et avoir est disponible chez TF1 video, 13€.