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Un si talentueux manichéisme

DVD De Nuremberg à Nuremberg, Frédéric Rossif. Evénement télévisuel lors de sa diffusion en 1989, ce documentaire a marqué durablement les esprits, ainsi que l’enseignement de la Seconde Guerre mondiale dans les collèges et les lycées, qui continuent d’en faire un usage immodéré.

Une idée conductrice se dégage assez vite du film : des personnes rares, figures d’intégrité physique et morale, sauvent la société humaine de son horreur. Présentées comme modèles, ce sont le plus souvent des consciences intellectuelles, tragiquement isolées dans un océan de barbarie. Le procédé narratif appuie cette thèse avec des citations choc, frappantes, justes et efficaces: «Le fanatisme est la seule volonté qui peut être insufflée aux faibles» (Nietzsche), ou bien, toujours à propos du nazisme: «Ils ont inventé l’esthétisation de la politique» (Walter Benjamin).

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Tout cela rend le film agréable à regarder, à la fois fluide et poignant. Mais cette vision idéologique mène à s’affranchir à plusieurs reprises de la rigueur historique. Ainsi le statut des témoins, esthétisés à outrance, est contestable dans le film. À intervalles réguliers, ils apparaissent, comme des anonymes que l’on prend à peine la peine de présenter au spectateur, sous la forme de visages qui émergent à peine de la pénombre, une ambiance que l’on suppose être celle des temps maudits.

De vraies erreurs

Autre entorse à une vision complète de la Seconde Guerre mondiale, jamais n’est évoquée la question économique, qui mettait aux prises les grandes puissances industrielles autour des colonies. On avait là pourtant un des enjeux majeurs de guerre, autour duquel les puissances de l’Axe entraient en guerre une seconde fois en trente ans.

Autres points moins cruciaux mais gênants tout de même, les sources des images ne sont pas données, alors qu’une bonne partie provient des armées et des tournages factices de leurs services de propagande. Du coup, à faire feu de tout bois, se glissent de vraies erreurs : on voit des émeutes fascistes de février 1934 illustrer la description des grèves ouvrières de mai-juin 1936. Ou bien, de façon encore plus grossière, on nous affirme que les Juifs, et non les communistes, furent les premiers prisonniers des camps en 1933. Ou encore, l’Espagne en 1936 ne semble agitée par aucun mouvement social, alors que c’est précisément la crainte d’une révolution qui fit la passivité des démocraties, et l’interventionnisme de l’Allemagne et de l’Italie.

Ces erreurs et omissions mettent en évidence une vision purement morale de la seconde guerre mondiale : les puissances du Mal opposées à celles de la Démocratie – manichéisme peu compatible avec la présence du régime stalinien du côté des Alliés. Et
même si la version longue, présentée dans ce DVD, nous plonge de façon plus complète dans la vision des auteurs, elle n'apporte pas pour autant plus de finesse dans la compréhension ou plus d'éclairage dans les raisonnements. Elle ne fait que confirmer les travers et les qualités de la version précédente.

Antonin Otchak,
25 novembre 2010

De Nuremberg à Nuremberg, de Frédéric Rossif
France, 1988, 238 mn.
Disponible en DVD, éditions Montparnasse, 20€.