Imprimer
My own private Teheran

ENTRETIEN La réalisatrice iranienne Afsar Sonia Shafie était vendredi 28 septembre 2007 à Marseille, au cinéma Les Variétés, pour la projection de City Walls dans le cadre du festival Films, femmes et Méditerranée.

La réalisation du film a-t-elle été difficile ?

Oui, évidemment. Il n’est pas facile d’ouvrir son passé. On essaye toujours d’oublier. Au cours du tournage, j’ai découvert beaucoup de choses, notamment sur ma grand-mère, comment elle avait vécu. Sur l’histoire de ma mère, je savais déjà tout. Le film était comme une psychothérapie. Parfois on était obligés d’arrêter le tournage tellement on pleurait. C’était trop d’émotions. Au montage aussi, j’ai beaucoup pleuré. Je crois que je n’ai jamais autant pleuré de ma vie !


fest_02_city-walls.jpgVotre famille a-t-elle vu le film ?
Quelle a été sa réaction ?

Le film a été diffusé en août sur Arte et c’est une chaîne qu’on reçoit en Iran. Ils ont donc pu le regarder à la télévision. Cela n’a pas été trop difficile pour eux car ils avaient déjà accepté de figurer dans le film. Ils me soutenaient dans ce projet. Ils était très motivés et engagés durant le tournage : ils me proposaient des images. "Si on tournait comme ci, comme ça." Ils étaient très créatifs.

Les aviez-vous prévenus du tournage avant d’arriver en Iran ?
Oui, ma famille savait que je venais avec une équipe de tournage pour faire un film. Au début, je venais faire un film sur les jeunes Iraniennes. Du coup, j’avais interrogé ma mère, ma sœur, ma grand-mère pour qu’elles parlent de moi. Mais, au bout de trois secondes, elles se mettaient à parler d’elles-mêmes. Alors j’ai décidé de changer le film, de donner la chance à ses femmes de parler. Il me semblait plus important de faire un film sur ma famille que sur la jeunesse iranienne.
J’avais aussi envie de faire un film pour changer l’image des Iraniens à l’étranger. Aujourd’hui quand je dis que je suis iranienne, les gens font « ah oui… ». Comme si j’étais une terroriste potentielle. Mais les Iraniens sont des gens comme vous. J’ai voulu montrer une image vraie d’une famille iranienne.




Combien de temps le tournage a-t-il duré ?
Trois mois : un mois de préparation, un mois à filmer la famille, un mois en extérieur. Nous avons tourné jusqu’au dernier jour car nous avons eu beaucoup de mal à obtenir les autorisations nécessaires à filmer dehors.

fest_05_city-walls.jpg

Votre film montre trois générations de femmes qui rencontrent pourtant les mêmes difficultés.
On dirait que rien ne change, que seule l’énergie du désespoir vous fait avancer…

Ce n’est pas vrai. Par exemple, avant la révolution islamique, c’était beaucoup plus dur de divorcer. Sur le papier, les femmes avaient peut-être plus de droits mais elles ne les connaissaient pas. Aujourd’hui, elles savent au moins ce qu’elles peuvent faire. De plus, la création des universités islamiques ont permis aux familles modestes d’envoyer leurs filles étudier, ce qu’elles n’auraient pas fait avant car cela n’aurait pas été « décent ». Paradoxalement, une partie de l’émancipation des femmes est passée par la révolution islamique grâce à l’accès à l’éducation supérieure. Dans les villes, du moins.  Tandis que les garçons, qui ont la responsabilité économique de la famille, ont dû continuer à travailler jeunes, ce qui les empêche un peu d’étudier. 70% des diplômés sont des femmes. Mais les relations hommes-femmes restent difficiles et cela n’est pas dû à la révolution islamique : l’Iran est une société patriarcale depuis beaucoup plus longtemps que l’Islam… Il faut que nous parvenions à élever nos enfants dans l’égalité des sexes. Ce n’est pas encore le cas. Aujourd’hui, on dit encore à un fille "Va laver les mains de ton frère et amène le à table".



Le film a-t-il été montré en Iran ? Le pourrait-il ?
Le film n’a pas été officiellement diffusé en Iran. Je sais que des gens l’ont vu sur Arte car beaucoup d’Iraniens ont la parabole, même si c’est illégal. J’espère pouvoir le montrer un jour mais c’est difficile. Ce n’est pas un film politique, c’est un film de famille mais certaines scènes seraient censurées (par exemple, les scènes de danse, ou les scènes sans voile dans la maison). Je n’ai pas vraiment essayé qu’il soit diffusé en Iran.

Pourriez-vous travailler comme cinéaste là-bas et non en Suisse ?
Si je voulais je pourrais travailler en Iran. Mais il y aurait des complications. Il faut toujours se battre. Faire un film c’est difficile partout, les problèmes sont seulement différents selon les pays.

Propos recueillis par C.P.

www.films-femmes-med.org