Critique du roman Héritières de Miranda Kaufman

24 novembre 2025

Heiresses, comme l’admet Miranda Kaufmann, est redevable à l’étude qui, sur plusieurs décennies, a révélé l’étendue des liens entre l’establishment britannique et l’esclavage des Caraïbes. Fondée en 2009, la base de données du Centre d’étude des Héritages de l’Esclavage britannique de l’UCL est devenue une référence importante pour tout chercheur souhaitant comprendre comment des hommes – et des femmes – ont bénéficié des 20 millions de livres versés par le gouvernement britannique pour indemniser les esclavagistes pour la perte de leur « propriété » après l’abolition de l’esclavage en 1833. Ces dernières années, des organisations telles que l’Église d’Angleterre, la Banque d’Angleterre, et le journal Guardian, ainsi que des familles comme les Gladstone et les Trevelyan, ont reconnu leur dette institutionnelle et personnelle envers l’esclavage. Certaines ont pris des mesures actives, émis des excuses publiques, effectué des réparations financières ou organisé des expositions afin de rendre compte des préjudices durables de l’esclavage. L’attention s’est portée, presque exclusivement, sur les hommes. Mais, comme l’a montré le Centre de l’UCL, plus de 40 pour cent des bénéficiaires d’indemnisation étaient des femmes, dont la moitié résidait au Royaume‑Uni.

Kaufmann nous invite à explorer les vies de neuf femmes – les « héritières » du titre – qui ont bénéficié de l’esclavage. Nées dans les premières décennies du XVIIIe siècle, la plupart d’entre elles ont vécu jusqu’à leurs soixante-dix ans (et même jusqu’à la quatre-vingt-dix), et ont été témoins de bouleversements sismiques dans des sociétés des deux côtés de l’Atlantique. Mais Heiresses concerne autant la manière dont la vie de ces femmes était façonnée par la loi et les attentes sociétales que leurs relations avec l’esclavage caribéen. Leurs fortunes dépendaient de leur capacité à hériter de biens, mais cela était restreint par la primogéniture et le droit de coverture et, parfois, des questions d’illegitimité. Souvent, c’était l’incapacité des femmes à hériter de biens (y compris les personnes réduites en esclavage) qui aidait à masquer leur complicité dans l’esclavage. Les sujets de Kaufmann ont tous hérité d’esclaves dans les Caraïbes, et comprennent des femmes aussi différentes que Isabella Bell Franks (1769-1855), la fille d’une « dynastie mercantile » juive ashkénaze, et Frances Dazell (1729-78), la fille issue d’un héritage mixte d’une mère esclave et d’un père esclavagiste.

Nous apprenons comment les héritières ont collaboré avec leurs maris, leurs enfants et leurs avocats pour assurer la prospérité continue de leurs domaines caribéens. Beaucoup ont développé (ou acquis par le biais de la parentèle) des liens étroits, voire intimes, avec des membres de la famille royale, des dirigeants politiques et les figures culturelles les plus notables de l’époque – pensez à Elizabeth Vassall (1771-1845), qui recevait Lord Byron et Charles Dickens, ou à Jane Cholmeley (vers 1744-1836), tante de Jane Austen. Elles ont amassé une richesse matérielle, dépensant avec faste dans des œuvres d’art et des propriétés, comme Mary Ramsay (1717-94), une héritière jamaïcaine qui a acquis plus de 100 000 acres de terre en Écosse. Mais elles ont aussi accumulé un capital politique et social avec les revenus générés par leurs plantations caribéennes. Vassall, dont le grand‑grand‑père avait acquis des terres en Jamaïque pour la première fois en 1669, a utilisé son influence pour faire élire Thomas William Plummer au Parlement en 1806 afin de s’opposer à l’abolition de la traite des esclaves. Elle a aussi aidé à lancer la carrière politique de James Scarlett, frère de l’un de ses avocats jamaïcains, qui conseillait le groupe de lobbying « West India » de marchands et d’esclavagistes sur la manière de contrer le Slave Trade Abolition Bill.

La richesse dont héritèrent certaines héritières de Kaufmann était véritablement stupéfiante. Anna Susanna Taylor (1781-1853) et son mari devinrent « les roturiers les plus riches d’Angleterre » (d’après leurs contemporains) lorsqu’ils héritèrent des biens de son oncle Simon Taylor, le Jamaïcain le plus riche de son époque dont les actifs totalisaient environ un million de livres. On estime que 128 550 livres de cette fortune provenaient de la possession de 2 248 esclaves. L’impersonnalité de tels chiffres, et la nature des documents source, peuvent rendre difficile de faire émerger la vie de ces personnes souvent anonymes qui jouent un rôle central dans ce récit. Kaufmann tente de corriger cela en mettant l’accent sur la ténacité et la résistance de certains esclaves, y compris ceux qui voyagèrent des Caraïbes vers la Grande-Bretagne pour obtenir réparation. En 1795 Betsy Newton, dont la grand‑mère Mary Hylas avait obtenu sa liberté 27 ans plus tôt à la suite d’une décision de justice anglaise, arriva à la porte des esclavagistes à Londres pour plaider « fortement pour sa liberté, avec sa petite fille dans les bras ». Son esclave-propriétaire, John Lane, refusa sa demande de manumission formelle, mais admit que, du fait qu’elle avait « posé le pied sur le sol anglais », elle était libre. Betsy resta en Angleterre et continua de solliciter l’émancipation de ses quatre enfants réduits en esclavage laissés en Barbade, sans grand résultat.

Bien entendu, les personnes réduites en esclavage n’ont pas reçu une liberté complète en 1833. L’émancipation serait une transition, les esclaves devant travailler comme apprentis sans compensation jusqu’en 1838. Ce dispositif coûta au gouvernement britannique 27 millions de livres supplémentaires, en plus des 20 millions versés aux esclavagistes. Comme l’insiste Kaufmann, ce n’est qu’en citant le nom de la loi dans son intégralité – « An Act for the Abolition of Slavery throughout the British Colonies; for promoting the Industry of the manumitted Slaves; and for compensating the Persons hitherto entitled to the Services of such Slaves » – que nous pouvons comprendre « la véritable nature de la législation ». Après l’abolition, Isabella Bell Franks et Elizabeth Vassall continuèrent à bénéficier de l’exploitation de personnes non libres, y compris celles obligées de travailler sous apprentissage, et celles originaires de Sierra Leone contraintes à un travail sous contrat.

L’attention portée aux femmes révèle de nouvelles façons de comprendre les héritages de l’esclavage transatlantique, mais elle devrait aussi inviter à réfléchir sur la manière dont nous envisageons les femmes dans le passé – leur disposition à exploiter et à déshumaniser pour leur propre gain, à une époque où leur pouvoir personnel était limité. Comme l’écrit Kaufmann, les héritières de son livre ne semblent jamais s’être inquiétées de la moralité de leur héritage. Comme un collègue des Caraïbes me l’a rappelé l’année dernière, et comme le montre ce livre, la lutte pour l’abolition a été longue de plusieurs décennies. Les appels à des réparations sont, par comparaison, à leurs débuts. Heiresses est une contribution opportune à cette conversation.

Julien Marceau

Julien Marceau

Je m’appelle Julien Marceau, rédacteur au sein des Yeux Rouges, où je mets en lumière les histoires oubliées et les images qui façonnent notre mémoire collective. Passionné par les archives et les récits documentaires, j’aime explorer ce que le passé dit réellement de nous.