Qu’est-ce qui était révolutionnaire dans la Révolution française ? Les critiques contemporains tels qu’Edmund Burke déploraient que les politiciens encore novices en France avaient gaspillé une opportunité en or de renouer avec un passé utilisable. S’ils n’avaient rien trouvé à sauver de leurs propres traditions, les exhortait-il, ils auraient peut-être imité des « exemples sages » disponibles à l’étranger, notamment le modèle constitutionnel de leurs voisins britanniques. Au lieu de cela, ils risquaient un chemin non éprouvé, promis à un danger épique. De tels présages avaient toutefois tendance à passer sous silence la logique et l’attrait du choc du nouveau que portait la révolution. Comme l’a exalté Louis-Antoine de Saint-Just, une figure montante de la Terreur, il ne faudrait imiter « rien de ce qui est arrivé avant nous », car « l’héroïsme n’a pas de modèle ». Pour Alexis de Tocqueville, cherchant à comprendre tout cela avec le recul du XIXe siècle, Burke avait mal interprété la révolution « qui se déroulait sous ses yeux » – une révolution qui ouvrait de nouvelles voies précisément parce qu’« il ne pouvait être question de remettre l’horloge à l’heure ».
John Hardman ouvre sa chronique de la Révolution française en évoquant comment les événements de 1789 et au-delà placeraient en réalité une nouvelle forme de « révolution » sur la carte historique du monde. Au XXe siècle, le récit révolutionnaire de la France deviendrait le « modèle » pour la Russie et la Chine. Et pourtant, comme l’observe l’auteur avec un ton sec, il ne s’agissait guère d’« expériences heureuses ». Certes, Hardman ne cherche pas à blâmer la génération de 1789 pour les mésaventures révolutionnaires ultérieures, estimant le cas français comme unique en son genre. Au contraire, il vise à explorer comment l’histoire politique de la Révolution française deviendrait « un récit d’échec, d’instabilité et de luttes internes ».
Au cours des dernières années de l’Ancien Régime, le gouvernement français envisagea une réforme de fond pour surmonter une malaise fiscal qui avait atteint son point critique. En 1787, le ministre des finances de Louis XVI, Charles-Alexandre de Calonne, liait l’intérêt public à celui de l’État tout en fustigeant « les préjugés antiques que le temps semble avoir sacralisés ». Cette remarque, émise sur une tribune officielle, Hardman note, constituait « l’une des notions les plus subversives jamais émises avant 1789 ». L’objectif immédiat était les privilèges fiscaux de la noblesse. Mais, par la même logique, tout aspect de l’Ancien Régime pouvait devenir sujet à questionnement.
Ceci était précisément ce qui se produirait lorsque les États généraux, convoqués en 1789 pour sortir de l’impasse politique, saisirent l’initiative en se réinventant en « Assemblée nationale ». Louis XVI chercha rapidement à dissoudre l’assemblée de force, faisant entrer des troupes dans la région parisienne à cette fin. Mais ces manœuvres furent contrecarrées par une violente émeute populaire dans la capitale, où la prise de la Bastille sauverait la révolution – et transformerait radicalement ses enjeux. L’assemblée entreprit de restructurer le pays et de rédiger une nouvelle constitution. Elle le fit tout en conservant un rôle limité pour une monarchie, et même pour le roi en place (méfié). Le résultat de ceci fut ce que Hardman appelle « deux légitimités rivales ». Fondamentalement, toutefois, comme l’explique l’un des dirigeants de l’assemblée, Antoine Barnave, l’organisme législatif autonome était devenu « la base essentiellement républicaine de la Constitution » ; la monarchie était une anomalie persistante.
Rédiger une constitution ne pouvait mettre fin à une révolution dont l’extension devenait l’étoile polaire d’un éventail croissant d’acteurs politiques émergents, y compris des idéologues tels que Maximilien Robespierre. D’un point de vue des hautes sphères, comme le souligne Hardman, un choix initial « fatal » fut un décret de l’Assemblée interdisant aux membres du législatif de devenir ministres. Cela alimenta l’« illusion dangereuse » que l’idéal d’unité dans la sphère politique « devrait être la norme », entravant l’établissement d’un système partisan fonctionnel et renforçant les conflits avec l’exécutif.
L’antagonisme fut amplifié par la détermination initiale de Louis à pousser ses droits perçus jusqu’à leurs limites. Puis il changea, au milieu de 1791, pour adopter un double jeu périlleux consistant à paraître s’acquiescer tout en fomentant secrètement son évasion de Paris lors du vol manqué vers Varennes. Le roi fut ramené à Paris et ostentatoirement réinstallé; la constitution fut enfin promulguée, et une nouvelle assemblée se réunit. À partir du printemps 1792, cependant, la révolution se métamorphosa en un conflit international opposant la France à une série de puissances européennes. La guerre accéléra la radicalisation politique, d’autant plus que la cour royale semblait être en connivence avec les ennemis contre-révolutionnaires de la France. Une journée sanglante d’insurrection orchestrée à Paris en août 1792 scella la disparition de la monarchie, et le roi déchu fut ultérieurement jugé; il fut exécuté en janvier 1793.
La république naissante qui suivit n’aurait pas de chef d’État. Cependant, une relation plus cohérente entre le législatif et l’exécutif se constitua sous la forme du Comité de salut public, tiré des membres de la Convention nationale, comme on appelait alors la nouvelle itération de l’assemblée : « Après trois années de chaos, la France était revenue à ce qu’elle était avant la révolution : un État administratif ». Par ailleurs, une valorisation de l’unité de plus en plus aiguë favoriserait la violence de la Terreur. Cela prit fin à l’été 1794, avec Robespierre, Saint-Just et leurs alliés envoyés à la guillotine. Mais ce dénouement eclipsait aussi la promesse radicale de la révolution : « La propriété avait remplacé la fraternité ».
Bien que la majeure partie de cette saga soit familière, Hardman apporte ses propres torsions au récit. Son livre illustre ce que peut offrir une perspective axée sur la haute politique pour comprendre la révolution. Puisant dans ses travaux antérieurs en tant que biographe de Louis XVI, il est particulièrement efficace pour présenter la perspective de la cour royale, allant jusqu’à imaginer « le discours que le roi aurait pu prononcer » lors de son procès. Néanmoins, comme le rappelle l’avertissement de Tocqueville à Burke, la révolution s’est aussi étendue bien au-delà des conceptions traditionnelles de la politique. Une grande partie de ce qui était vital pour la révolution se perd ainsi dans un cadre politique étroit ; et une vertu secondaire du livre de Hardman est qu’il nous aide aussi à comprendre cela.