La royauté de Mathilde de Flandre — critique par Laura L. Gathagan

7 janvier 2026

En 2019, je me suis rendu à Caen, en Normandie, pour visiter l’abbaye de la Sainte-Trinité et j’ai assisté par hasard à un baptême. L’église a été construite par la reine Mathilde de Flandre en 1066, la même année où son mari, le duc Guillaume, parvint à soumettre l’Angleterre et devint le roi Guillaume Ier. Le tombeau de Mathilde – la raison de ma visite – se trouve dans le chœur, marqué par sa dalle originale en marbre noir, autour de laquelle le service de baptême avait lieu. Le baptême d’un enfant au-dessus du corps d’une reine morte depuis longtemps, dans l’église qu’elle avait fait bâtir, ouvrait sur un millénaire de temps écoulé.

On n’éprouve généralement la tangibilité des figures historiques que lorsque l’on se tient à côté d’une tombe renfermant leurs os millénaires. Dans La Reine Mathilde de Flandre, Laura L. Gathagan révèle comment Mathilde est devenue l’incarnation de la Conquête normande de l’Angleterre, en explorant son rôle de reine à travers sa présence corporelle et ses actes physiques.

Mathilde est née dans la famille ducales des Flandres vers 1031. Elle portait à la fois le sang royal et aristocratique; sa mère Adela était la fille de Robert II, roi de France; son père, Baudouin, devint comte de Flandre en 1035. En 1049, elle était fiancée au duc Guillaume de Normandie. Le mariage fut controversé; il fut interdit par le pape, qui soutenait l’empereur de la dynastie Salienne, Henri III, à qui la Normandie et les Flandres constituaient des polities rivales. Le mariage de Mathilde eut lieu en 1051, en dépit de l’interdiction papale, et elle devint duchesse de Normandie. En 1066, année où elle fit bâtir son monastère à Caen, son mari traversa la Manche pour faire valoir son droit au trône d’Angleterre, ce qui culmina à la bataille d’Hastings. Avec Harold Godwinson, son rival, mort sur le champ de bataille, Guillaume fut couronné roi d’Angleterre à Noël, dans la Westminster Abbey récemment édifiée. Mathilde le rejoignit en Angleterre en 1068, enceinte de son futur Henri Ier, son neuvième enfant connu. Elle fut couronnée reine à Westminster Abbey lors de la Pentecôte, lors d’une cérémonie présidée par l’archevêque d’York et à laquelle assistait un mélange de seigneurs post-conquête et de comtes pré-conquête. Comme Guillaume, elle passa ses dernières années entre la Normandie et l’Angleterre, gouvernant par intermittence en l’absence de son mari. Elle mourut en 1083, quatre ans avant son mari, et fut enterrée à l’abbaye de la Sainte-Trinité à Caen.

Le livre de Gathagan n’est pas une biographie historique traditionnelle, retraçant une vie du début à la fin. Au contraire, elle utilise le corps de Mathilde comme thème directeur. Dans le premier chapitre, « Sang », nous apprenons comment Mathilde s’inspira de son milieu familial à la cour flamande et d’autres grandes femmes royales. « Mains » explore Mathilde comme bâtisseuse de la Sainte-Trinité et du Mora, un navire de guerre qu’elle ordonna pour aider à la conquête de l’Angleterre. « Doigts » examine Mathilde comme compilatrice d’une vaste collection de reliques de saints pour la communauté de la Sainte-Trinité; « Tête » met l’accent sur l’unicité de son couronnement en tant que première reine conquérante d’Angleterre en 1068, lors d’une cérémonie innovante spécialement adaptée pour elle. « Utérus » met en lumière les neuf grossesses connues de Mathilde et sa participation à deux des vies de ses enfants – Robert, que Mathilde soutint financièrement lorsqu’il se rebella contre l’autorité de son père, et Cécilia, à qui Mathilde dédia Sainte-Trinité durant son enfance. « Chair » s’intéresse aux dons de vêtements liturgiques d’Mathilde pour les églises; « Bouche » révèle son rôle de juge, une responsabilité qu’aucune reine anglaise n’avait auparavant assumée. Enfin, « Cadavre » raconte comment les restes corporels de Mathilde ont été manipulés, à la fois physiquement et idéologiquement, depuis sa mort.

L’emploi de parties du corps pour structurer l’ouvrage est plus métaphorique qu’anatomique, mais il réussit à mettre en avant Mathilde comme une personne réelle autant que comme une reine, d’une manière qui évoque The King’s Two Bodies d’Ernst Kantorowicz (1957) – concevant la monarchie comme à la fois corporelle et incorporelle. Gathagan elle-même cite une autre source d’inspiration, The Half Has Never Been Told: Slavery and the Making of American Capitalism d’Edward E. Baptist (2014). Les sujets diffèrent nettement: Baptist écrivait sur des personnes privées de leurs droits et de leur autonomie, tandis que Gathagan explore la vie de l’une des plus riches et des plus puissantes figures de l’Angleterre du XIe siècle. Ce que les personnes réduites en esclavage et les reines médiévales ont en commun, c’est que leurs corps ont été disproportionnellement objectivés dans l’étude historique. Les historiens qui considèrent leurs sujets comme des parties du corps doivent agir avec un engagement actif pour les humaniser. En intitulant un chapitre « Utérus », Gathagan rappelle au lecteur que Mathilde a physiquement donné naissance à sa progéniture, chose qui peut facilement passer inaperçue dans les diagrammes généalogiques; « Tête » nous rappelle que les couronnements n’étaient pas de simples concepts religieux ou des métaphores, mais des événements qui arrivaient physiquement à une personne réelle. Dans le chapitre concluant, « Cadavre », Gathagan explore comment le corps de Mathilde a été profané au fil des siècles par une succession d’hommes obsédés par l’analyse de son bassin au nom de la science, plus récemment par le médecin personnel de la reine Elizabeth II, Sir John Dewhurst, en 1981. Il existe une différence importante entre l’attention manifeste de Gathagan sur les différents rôles que le corps de Mathilde a joués dans l’expression de son pouvoir et la science, et l’approche qui s’attache au corps des reines uniquement comme incubateurs royaux.

Bien que l’approche soit remarquable – j’aurais aimé y penser moi-même – l’exécution n’est pas parfaite. Le chapitre sur le couronnement comporte des imprécisions factuelles, et certaines traductions latines présentent des inexactitudes significatives. Mais tandis que cela constituerait un obstacle pour un chercheur académique, un lecteur curieux non spécialiste terminera le livre avec une connaissance éclairée de Mathilde en tant que femme influente et unique, digne d’étude historique. La Reine Mathilde de Flandre est l’une des seules biographies académiques de reines individuelles de cette période – il serait plus facile d’évaluer comment Mathilde se compare à ses contemporaines, à ses successeurs et à ses prédécesseurs si davantage d’entre elles avaient été traitées avec le même niveau de détail.

Julien Marceau

Julien Marceau

Je m’appelle Julien Marceau, rédacteur au sein des Yeux Rouges, où je mets en lumière les histoires oubliées et les images qui façonnent notre mémoire collective. Passionné par les archives et les récits documentaires, j’aime explorer ce que le passé dit réellement de nous.