L’Ambassadeur, l’Espion et le Chocolatier

8 janvier 2026

La prééminence des Néerlandais dans le commerce mondial, associée à l’industrie de leur presse, fit de la République néerlandaise du XVIIIe siècle un véritable pôle d’informations sans égal. Des ambassadeurs et des agents non officiels agissant pour des gouvernements étrangers ou pour eux-mêmes arrivaient aux Pays-Bas pour acheter de l’influence et faire taire les opposants. Dans ce processus, ils transformèrent les rues d’Amsterdam et de La Haye en premières lignes d’une guerre européenne de mots.

Une de ces incidents dans cette lutte commença le 15 septembre 1711, lorsque James Dayrolle, un envoyé anglais à La Haye, écrivit à Whitehall pour se plaindre d’un pamphlet incendiaire apparu dans une librairie quelques jours plus tôt. L’œuvre offensante était un pamphlet jacobite, Formulair de Serment d’Abjuration (« Form of the Oath of Abjuration »), qui critiquait la reine Anne, que les jacobites considéraient comme une usurpe illégitime. Dayrolle porta promptement plainte auprès des autorités néerlandaises au sujet du pamphlet. Désireuse de s’assurer que leur presse n’offense pas un allié proche, la Cour de Hollande fit en sorte que l’imprimeur de Formulair, Mattias Rogguet, soit arrêté et emmené pour interrogatoire.

Rogguet avait imprimé le pamphlet, mais sur les ordres de qui ? Dayrolle soupçonna d’abord l’agent secret du pape dans la République, qu’il décrivit comme « un homme qui ne fait pas de bien ici ». Mais des informateurs l’aiguilèrent également au sujet d’une figure fantomatique appelée Corticelli. Italien qui résidait habituellement à Londres, Corticelli avait, apprit Dayrolle, effectué plusieurs voyages en Hollande récemment et était soi-disant en train de planifier l’impression de nouveaux pamphlets.

Rogguet fut interrogé par les autorités néerlandaises mais cela faisait 25 ans qu’il exerçait ce métier et il était habitué aux regards indésirables des magistrats néerlandais, ayant déjà été réprimandé pour avoir imprimé un pamphlet critiquant le père de la reine Anne, James II, à la veille de l’invasion d’Angleterre par Guillaume d’Orange en 1688. Rogguet avoua avoir imprimé Formulair, mais refusa de dire qui lui avait remis le texte.

Lorsque Rogguet refusa de donner des noms, les magistrats néerlandais eurent recours à des mesures draconiennes et, le 2 octobre 1711, Dayrolle informa que la Cour de Hollande avait ordonné à Rogguet de fermer sa boutique « pour toujours ». Comme Dayrolle l’observa, il s’agissait d’une sentence sévère, « si rare et si sévèrement infligée dans de tels cas ». Le commerce du livre à l’époque moderne, comme la plupart des autres activités, était une affaire de famille. En proscrivant Rogguet d’imprimer, les magistrats privaient non seulement Rogguet de son gagne-pain, mais aussi ses descendants d’un moyen de subsistance.

Interior of a bookshop in Haarlem, 1628. Rijksmuseum. Public Domain.

La sévérité de la sentence porta ses fruits. Le lendemain de sa remise Dayrolle écrivit que Rogguet était venu vers lui « pour demander pitié et égards pour son épouse et plusieurs enfants ». L’imprimeur insista qu’il avait imprimé Formulair « par curiosité », sans connaître le contenu et ayant été assuré que cela « ne contenait rien de conséquent ». Dayrolle conclut un accord avec Rogguet. Il interviendrait auprès du gouvernement néerlandais, ainsi que auprès de la reine Anne, pour restaurer Rogguet – à condition qu’il révèle qui lui avait remis Formulair. Rogguet céda : c’était Corticelli.

Tout en s’efforçant de rétablir la position de Rogguet, Dayrolle prit aussi des mesures contre Corticelli. Le 6 octobre, Dayrolle écrivit à Whitehall qu’il avait personnellement interrogé Corticelli, sans impliquer les autorités néerlandaises. Bien que l’Italien ait avoué avoir livré Formulair à Rogguet, il affirma l’avoir fait sans aucun dessein d’en faire imprimer le texte. Corticelli prétendit aussi n’avoir aucune connaissance de qui lui avait envoyé le pamphlet, affirmant avoir reçu le texte sans aucune information accompagnante. Dayrolle resta convaincu du contraire et conclut sa lettre en promettant : « je m’efforcerai de l’obliger, d’une manière ou d’une autre, à faire une confession plus sincère ».

À cette fin Dayrolle se rendit à la Cour de Hollande, qui ordonna secrètement à ses agents d’appréhender Corticelli, mais il avait déjà fui La Haye pour Amsterdam. Le 9 octobre, Dayrolle informa que les autorités néerlandaises savaient que Corticelli se trouvait à Amsterdam et qu’elles étaient « à sa poursuite ».

Dayrolle avait aussi découvert que Corticelli ne travaillait pas seul, mais dans le cadre d’un réseau plus vaste qui acheminait la propagande jacobite depuis leur cour en exil située à l’extérieur de Paris vers Londres via les Pays-Bas. Dayrolle avait également appris que Corticelli recevait et envoyait ses lettres par l’intermédiaire d’un autre Italien, un chocolatier nommé Benacci installé à Amsterdam.

Une semaine plus tard, toutefois, Dayrolle ne put que signaler que les magistrats néerlandais avaient recherché Corticelli à Amsterdam sans succès. Après une autre semaine, Corticelli supposa qu’il était désormais sûr de revenir à La Haye. Dayrolle appris toutefois rapidement son retour et, « la même nuit » où Corticelli arriva à La Haye, les magistrats néerlandais l’arrêtèrent. Malgré les preuves contre lui, Corticelli continua à nier toute connaissance de qui avait envoyé Formulair vers lui. Ses prétentions d’innocence semblaient encore plus minces lorsque Dayrolle découvrit que Corticelli avait reçu « plusieurs portraits » de Jacques Stuart, que les jacobites considéraient comme le roi légitime, et de sa sœur, en provenance de Paris, que lui avait « transmis vers l’Angleterre ».

À ce stade Dayrolle remit la question de Corticelli à son maître tout de suite, l’ambassadeur britannique principal à La Haye, Thomas Wentworth, 1er comte de Strafford. Aucune mention ultérieure de l’affaire n’a été faite et le sort de Corticelli demeure inconnu. Nous savons toutefois que le gouvernement britannique est intervenu pour réduire la sentence de Rogguet à une amende substantielle – sans doute à la demande de Dayrolle. L’affaire Corticelli démontre que la diplomatie de l’époque moderne n’était pas l’apanage des seuls politiciens d’élite. C’était aussi un monde habité par des individus ordinaires, des imprimeurs aux chocolatiers.

 

Julien Marceau

Julien Marceau

Je m’appelle Julien Marceau, rédacteur au sein des Yeux Rouges, où je mets en lumière les histoires oubliées et les images qui façonnent notre mémoire collective. Passionné par les archives et les récits documentaires, j’aime explorer ce que le passé dit réellement de nous.